QUAND J’ALLAIS AVEC MON PERE A LA FETE DE DAMAS-AUX-BOIS

par André POIRSON

 

La fête de Damas, c’était pas rien ! On en causait longtemps à l’avance. Pis ouêla que c’était le départ, mon p’ahh (papa) me mettait dans un petit panier en osier attaché au guidon de son vélo ; j’étais quasiment sur la roue de devant. Sur le chemin de terre rempli d’ornières et de petieux (trous), te penses que ça hergottait (secouait) dur et qu’à chaque petieu je pensais cambouller (tomber). Jusqu’à la gare de Moriville, ça allait à peu près, mais quand on montait le haut du poil , le p’ahh soufflait comme une baleine. Arrivé en haut sur la ligne droite, les nids d’poules ! ça commençait la danse, tout gueugné (recroquevillé) que j’étais dans mon panier. Quand la roue de devant du vélo tombait dans une ornière, j’avais une sacrée frousse, et chaque année je savais à peu près ouss que j’allais valdinguer (tomber), en arrivant aux pinasses (pins) de Damas, j’y allais toujours à la même place, je trissais du panier pour m’émortaller (m’étaler) dans un fossé en vol plané, et nous v’là beaux ! le p’ahh à plat ventre sur le chemin dans la poussotte (poussière), et mouët dans les bouhâs (buissons) et les orties, j’en étais tout schmock dans mes affûtiaux (habits), te parles d’une s’couée et on est reparti à la va comme j’te pousse, puis on est quand même arrivé à Damas.

 

Le grand-père étio là (était là) à côté de son tas de fumier, pas un gros tas de fumier, il n’avait qu’une vache, oui ! mais une sacrée vache ! aussi méchante à elle toute seule que toutes les autres de Damas. Un jour, elle a voulu tuer mon père. Il la ramenait de la fontaine : ah, la vache ! j’sais pas ce qui lui a pris ! ça coursait dans les rues, un vrai rodéo. Il s’en est tiré en s’enfilant sous la lame d’une faucheuse qui n’était pas relevée.

 

Bref ! on entrait dans la maison, la maman Marthe (la grand-mère) était là devant la grande cheminée et aussi noire qu’elle. C’était la fête. Alors fallait faire le pâté lorrain, la soupe, le rôti et les tartes. Dans la cuisine, on y voyait pas grand-chose, la hollandaise  jamais torchée en haut du toit était remplie de feuilles et de je ne sais pas quoi.

 

Je couchais en haut, dans la chambre de devant, ouss qui avait ma grand-grand-mère qui m’engueulait toujours pass qu’elle disait : « ta co pissé dans té colotte ! » Y avait pas d’électricité, quelquefois une p’tite veilleuse dans un p’tit godo (verre) d’huile, mais seulement pour ma cousine, la Susy Mosser, qui avait été élevée par ses grands-parents ; elle était manre (mauvaise), un sacré halbran. La nuit, j’entendais toujours les marhäoue (les matous) qui raoussaient sur les tas de foin après leurs bonnes amies.

 

Sur le mur au-dessus du bahut, y avait accroché un gros révolver d’ordonnance au milieu de deux baïonnettes boches de la guerre de 14/18.

 

Quand je me levais, il y avait là l’André Mosser, mon parrain, la tante Valy, qui était la sœur de mon père et les cousins et les cousines qui s’engueulaient dans tous les coins. On s’habillait en dimanche pour aller la grand-messe. L’église était pleine de banderoles pour former un dais au-dessus des paroissiens, des belles fleurs et tout ! et tout ! Les gosses étaient tous à gauche dans l’église, rangés en rang d’oignons et gardés par les chères sœurs ; les hommes d’un côté, les femmes de l’autre. La pauvre chère sœur Marie chassait le diâpe (diable) tout au long de la messe, avec sa main, elle faisait des gestes et lui disait « va t’en, va t’en », la pauvre petite chère sœur toute tossée dans son uniforme et sa grande cornette blanche qu’on la oueillait pû.

 

Puis on sortait du moteï (l’église). On courait sur le pâquis là ouss qui avait la fête. Les manèges étaient là : les cricris, les chevaux de bois et toujours l’Ernestine Treff dans sa grande boutique de bonbons et le bal monté. J’étais impressionné et restais là sans bouger dans mon costume marin. Je regardais surtout les chevaux de bois, mais comme j’avais pas de sous, je montais jamais dessus. Le patron était un tout petit homme qui bocquessait bas (boitait bas), mais qui était très gentil, caillatte et tout tossé, me voyant toujours là à la même place, y me r’guignait (regardait de travers). J’avais eu quand même cent sous et j’m’avais acheté une trissotte et on trissait de l’eau aux gens ; j’avais plus rien dans ma goyotte (porte-monnaie) et ouêla que l’homme-là me fait signe de monter sur un grand cheval blanc avec des harnais en or, je faisais un tour puis je revenais, mais il fallait sur le coup de quatre heures au mitant (au milieu) de l’après-midi, aller aux vêpres et après au chapelet, puis à la bénédiction du Saint-Sacrement. La Marie-Reine se déchaînait sur son guide-chant (petit harmonium) et on chantait des choses qu’on comprenait pas, comme « inadjutorium mé » ou « mim teude » mais du moment que l’bondieu connaît toutes les langues et qui comprend, ça faisait.

 

Là-bas, les chevaux de bois tournaient sans moi, qué malheur ma chère sœur ! puis j’allais sur le pâquis, j’y trôlais (aller de ci, de là), puis la nuit arrivait, je remontais à la soupe. Après on avait encore la permission d’aller sur le pâquis, il n’y avait plus la même ambiance que dans la journée, les bistrots débordaient, les hommes étaient tous tosés (saouls).

 

Alors pour nous les gamins y avait le bal, on tournait autour pour trouver les trous dans les planches où on pouvait r’guigner (regarder) ce qui se passait là-dedans. On r’luquait les danseurs, et quand par bravoure on s’enhardissait à entrer, on se cougnait (mettait dans un coin) près de la caisse, mais on était vite repérés et foutus dehors, alors pour se venger y avait les caisses de bière avec des bouteilles vides, alors on pissait dedans et on remettait avec les pleines, on a jamais su la gueule que faisaient les ouarés-là en foutant le nez dedans. Il y avait aussi des camps-volants et des charpagnattes (les gitans) qui faisaient moult peur. C’est pourtant eux qui m’ont donné le goût d’aller seûgner (fouiller) dans les remblais pour y trouver de belles choses ! Puis l’Ernestine fermait sa boutique, alors je rentrais dans ma chambre en haut avec ma bougie, mais y fallait pas la laisser brûler longtemps, ça coûtait cher et j’voulais pas prendre une teugnée (fessée), y valait mieux l’éteindre.

 

On était drôlement gargoté, hein !!!

 

 

 

André Poirson.

 

Avec l'aimable autorisation de son fils.